The following article was published in the January 2026 issue of the International Review of Contemporary Law, the journal of the IADL, focusing on the 80th anniversary of the UN Charter.
Le droit à la santé doit et peut être concrétisé : Médecine et recherche médicale à Cuba
Rémy Herrera
Résumé : La santé est un droit fondamental de l’être humain, reconnu par de très nombreux instruments juridiques internationaux, régionaux et nationaux. Toutefois, dans une grande majorité de pays, y compris dans la première économie du monde, les États-Unis, son application est aujourd’hui loin d’être réalisée (Partie I). De nos jours, Cuba fait pourtant la démonstration que le droit à la santé doit et peut être non seulement concrétisé par les textes de statuts juridiques les plus élevés (Partie II), mais encore effectivement et efficacement matérialisé dans la réalité des cadres national (Partie III) et international (Partie IV).
Abstract: Health is a fundamental human right, recognized by numerous international, regional, and national legal instruments. However, in a large majority of countries, including the world’s largest economy, the United States, its implementation is far from being realized (Part I). Today, Cuba demonstrates that the right to health must and can be not only concretized by the highest legal texts (Part II), but also effectively and efficiently materialized in the reality of both national (Part III) and international (Part IV) frameworks.
Mots clés : droit, santé, médecine, recherche, Cuba, socialisme, internationalisme, Charte des Nations Unies.
Key words: law, health, medicine, research, Cuba, socialism, internationalism, Charter of the United Nations.
Introduction
Dans son article 55 alinéa 2 du chapitre IX intitulé « Coopération économique et sociale internationale », la Charte des Nations unies, adoptée le 26 juin 1945 lors de la conférence de San Francisco, affirmait qu’« [e]n vue de créer les conditions de stabilité et de bien-être nécessaires pour assurer entre les nations des relations pacifiques et amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, les Nations Unies favoriseront : 1. le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et des conditions de progrès et de développement dans l’ordre économique et social ; 2. la solution des problèmes internationaux dans les domaines économique, social, de la santé publique et autres problèmes connexes, et la coopération internationale dans les domaines de la culture intellectuelle et de l’éducation ; 3. le respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion »[1].
La santé est en effet un droit fondamental de l’être humain, aux côtés d’autres droits humains également consacrés par ce traité déterminant les principes, objectifs, missions et pouvoirs de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Il est aujourd’hui reconnu par de très nombreux instruments juridiques internationaux, régionaux et nationaux. (Partie I). Toutefois, dans une large majorité de pays, y compris – de manière assez surprenante – dans le premier d’entre eux économiquement, à savoir les États-Unis, hégémonie du système mondial capitaliste actuelle (contestée, mais encore effective), l’application de ce droit est à l’heure présente loin d’être réalisée. Dans le cadre du socialisme, le peuple et le gouvernement révolutionnaires de Cuba démontrent néanmoins que le droit à la santé doit et peut être non seulement concrétisé dans les principaux textes juridiques d’un pays (Partie II), mais surtout effectivement et efficacement matérialisé dans les réalités à la fois nationale (Partie III) et internationale (Partie IV).
Le droit à la santé : reconnaissance juridique, application difficile
Dans le préambule de sa Constitution adoptée lors de la Conférence internationale de la Santé de New York en 1946, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), la plus haute instance dirigeante des politiques sanitaires au niveau international, définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social et ne consist[ant] pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité »[2]. Et d’ajouter : « La possession du meilleur état de santé qu’il est capable d’atteindre constitue l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soient sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale. La santé de tous les peuples (…) dépend de la coopération la plus étroite des individus et des États. (…) Les gouvernements ont la responsabilité de la santé de leurs peuples ; ils ne peuvent y faire face qu’en prenant les mesures sanitaires et sociales appropriées »[3]. La santé y est ainsi définie, de façon large, comme « la jouissance du meilleur état de santé possible », tandis que les principes de ce droit sont énumérés en tant que développement sain de l’enfant, de même que les mesures à prendre par les États afin d’assurer une santé adéquate de tous. Il s’agissait ici de la première affirmation dans un cadre juridique international, après la Charte des Nations unies de 1945, d’un droit à la santé établi comme « droit humain fondamental et inaliénable » que les États sont tenus de protéger et promouvoir.
Dans son article 25 portant sur les droits économiques, sociaux et culturels, la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 10 décembre 1948 à Paris, base éthique et source juridique des droits humains toujours en vigueur, mentionne le droit à la santé en ces termes : « 1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux, ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. 2. La maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une assistance spéciales »[4]. L’interdépendance des droits soulignée par cette Déclaration établit pour les États une « responsabilité [allant] au-delà de la fourniture de services de santé pour s’attaquer aux déterminants de la santé, tels que la fourniture d’une éducation adéquate, d’un logement, d’une alimentation et de conditions de travail favorables », déterminants qui sont « des droits de l’homme en soi et nécessaires à la santé », y compris la protection de la santé au travail.
Le droit à la santé a depuis lors été consacré, en particulier, par l’article 5 de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale de 1965 (« (…) les États parties s’engagent (…) à garantir le droit de chacun (…) à la jouissance des droits économiques, sociaux et culturels, notamment au droit à la santé, aux soins médicaux, à la sécurité sociale et aux services sociaux »[5]), par les articles 11 et 12 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes de 1979 (« Les États parties s’engagent à prendre toutes le mesures appropriées (…) afin d’assurer (…) les mêmes droits, et en particulier (…) [l]e droit à la sécurité sociale, notamment aux prestations (…) de maladie, d’invalidité (…) ou (…) de perte de capacité de travail, (…) [l]e droit à la protection de la santé (…) [et] en vue de leur assurer (…) les moyens d’accéder aux services médicaux »[6]) et par l’article 24 de la Convention relative aux droits de l’enfant de 1989 (« Les États parties reconnaissent le droit de l’enfant de jouir du meilleur état de santé possible et de bénéficier de services médicaux et de rééducation » et « prennent des mesures pour [r]éduire la mortalité parmi les nourrissons et les enfants ; [a]ssurer à tous les enfants l’assistance médicale et les soins de santé nécessaires (…) ; [l]utter contre la maladie et la malnutrition, (…) grâce notamment à l’utilisation de techniques aisément disponibles et à la fourniture d’aliments nutritifs et d’eau potable, compte tenu des dangers et des risques de pollution du milieu naturel »[7]).
Il en va de même d’instruments régionaux relatifs aux droits de l’homme, comme, par exemple, l’article 11 de la Charte sociale européenne de 1961 – adoptée donc avant la première des trois conventions citées ci-dessus – (« en vue d’assurer l’exercice effectif du droit à la protection de la santé, les parties contractantes s’engagent à prendre (…) des mesures appropriées tendant notamment à éliminer (…) les causes d’une santé déficiente ; à prévoir des services de consultation (…) [pour] l’amélioration de la santé et le développement du sens de la responsabilité individuelle en matière de santé ; à prévenir (…) les maladies épidémiques, endémiques et autres »[8]). Tel est également le cas de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples de 1981 (« Les États parties de la présente Charte s’engagent à prendre les mesures nécessaires en vue de protéger la santé de leurs populations et de leur assurer l’assistance médicale en cas de maladie »[9]) ou, de manière plus indirecte, du Protocole additionnel à la Convention américaine relative aux droits de l’homme de 1988 (« Toute personne a le droit de vivre dans un environnement salubre et de bénéficier des équipements collectifs essentiels »[10]).
Partie intégrante de la Charte des droits de l’homme, aux côtés de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), traité multilatéral adopté le 16 décembre 1966 par l’Assemblée générale de l’ONU, entré en vigueur en janvier 1976 et désormais ratifié par 171 États, requiert des États membres qu’ils agissent en vue d’assurer le plein exercice des « droits économiques, sociaux et culturels », et spécialement le droit à la santé. Dans un cadre général posant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et contenant l’ensemble juridique international le plus complet sur le droit à la santé, l’article 9 de ce Pacte énonce le droit à la sécurité sociale, l’article 10 la protection de la famille et la maternité, l’article 11 le droit à un niveau de vie suffisant et à la sécurité alimentaire et l’article 12, enfin, le droit à la santé, à la sécurité sanitaire et à une couverture maladie universelle. Ce dernier article précise : « 1. Les États parties au présent Pacte reconnaissent le droit qu’a toute personne de jouir du meilleur état de santé physique et mentale qu’elle soit capable d’atteindre. 2. Les mesures que les États parties au présent Pacte prendront en vue d’assurer le plein exercice de ce droit devront comprendre les mesures nécessaires pour assurer : a) la diminution de la mortinatalité et de la mortalité infantile, ainsi que le développement sain de l’enfant ; b) l’amélioration de tous les aspects de l’hygiène du milieu et de l’hygiène industrielle ; c) la prophylaxie et le traitement des maladies épidémiques, endémiques, professionnelles et autres, ainsi que la lutte contre ces maladies ; d) la création de conditions propres à assurer à tous des services médicaux et une aide médicale en cas de maladie »[11].
Quant à lui, le Comité des droits économiques, sociaux et culturels (CODESC) établit que « la santé est un droit fondamental de l’être humain, indispensable à l’exercice des autres droits de l’être humain. Toute personne a le droit de jouir du meilleur état de santé susceptible d’être atteint, lui permettant de vivre dans la dignité. La réalisation du droit à la santé peut être assurée par de nombreuses démarches, qui sont complémentaires, notamment la formulation de politiques en matière de santé ou la mise en œuvre de programmes de santé »[12].
La Déclaration d’Alma-Ata (aujourd’hui Almaty au Kazakhstan) adoptée lors de la conférence de l’OMS sur les soins de santé primaires du 12 septembre 1978 reconnaissait que « les inégalités flagrantes dans la situation sanitaire des peuples, aussi bien entre pays développés et pays en développement qu’à l’intérieur même des pays, sont politiquement, socialement et économiquement inacceptables et constituent de ce fait un sujet de préoccupation commun à tous les pays »[13]. Le droit à la santé figure aussi dans la Déclaration et le Programme d’action de Vienne de 1993[14], dans le Programme d’action de la Conférence internationale sur la population et le développement de 1994[15], mais également dans la Convention relative aux droits des personnes handicapées de 2006, qui affirme que ces dernières « ont le droit de jouir du meilleur état de santé possible sans discrimination fondée sur le handicap » et que les États doivent offrir à ces personnes la même « gamme, qualité et niveau de soins de santé, ainsi que les services spécifiques requis pour la prévention, l’identification et la gestion du handicap »[16].
Ajouté à ceci, force est ici de reconnaître que le droit à la santé est « lié à d’autres droits de l’homme et dépend de leur réalisation : il s’agit des droits énoncés dans la Charte internationale des droits de l’homme, à savoir les droits à l’alimentation, au logement, au travail, à l’éducation, à la dignité humaine, à la vie, à la non-discrimination et à l’égalité, le droit de ne pas être soumis à la torture, le droit au respect de la vie privée, le droit d’accès à l’information et les droits à la liberté d’association, de réunion et de mouvement. Ces droits et libertés sont des composantes intrinsèques du droit à la santé »[17].
De surcroît, un nombre aujourd’hui considérable de dispositions constitutionnelles nationales reconnaissent ce droit à la santé. Une soixantaine de Constitutions le mentionnent explicitement et une quarantaine d’autres s’y réfèrent indirectement. Un rôle est aussi imparti aux organismes et programmes de l’ONU, et spécialement à la fonction clé attribuée à l’OMS dans la réalisation du droit à la santé, ou à celle de l’UNICEF pour ce qui regarde spécifiquement les enfants.
Cependant, la reconnaissance du droit à la santé dans ces divers corpus juridiques ne suffit pas, loin s’en faut, à le réaliser dans les faits. Pour plusieurs milliards de personnes dans le monde, à commencer par les paysans pauvres et le petit peuple des bidonvilles urbains, la jouissance de ce droit demeure un idéal inatteignable. Presque partout, les inégalités d’accès aux soins sont criantes. Fort rares sont les pays où les populations bénéficient d’une pleine couverture santé. Cela tient, bien sûr, au fait que les différentes formes de politiques néolibérales, devenues la norme au Nord comme au Sud, compriment l’ensemble des budgets sociaux et compromettent le bien-être des peuples, mais également au fait que les secteurs de la santé sont actuellement dominés à l’échelle mondiale par des firmes pharmaceutiques transnationales dont l’objectif est de maximiser leurs profits privés, et non de satisfaire les besoins médicaux des individus.
La place du droit à la santé dans le corpus juridique cubain
Le gouvernement et le peuple révolutionnaires de Cuba socialiste refusent de considérer la santé comme une marchandise et s’efforcent de rendre effectif le droit à la santé, ailleurs souvent si incomplètement appliqué. Une telle vision renoue avec les grands textes juridiques, traités et déclarations des organisations internationales que nous avons mentionnés. Elle s’oppose ainsi à l’interprétation qu’en donne généralement les tenants néolibéraux actuels du capitalisme qui rejettent la mise en place d’une couverture universelle, dans la mesure où cela impliquerait des dépenses budgétaires considérablement accrues pour les États comme pour les organismes de sécurité sociale, et donc aussi des opportunités réduites d’accaparer des profits privés pour ceux qui s’enrichissent aux dépens de la santé d’autrui[18].
Avant la Révolution de 1959, et malgré l’existence d’une certaine tradition scientifique ayant marqué l’histoire de Cuba, la société prérévolutionnaire était si inégalitaire et l’austérité telle dans la médecine qu’à l’époque, ces savoirs ne profitaient quasiment pas à la population locale et ses retombées positives restaient largement inaccessibles à la grande majorité des Cubains. Ce n’est qu’avec la victoire de la Révolution que put être engagée l’édification d’un système de santé. Dès le début, la santé publique allait être placée au cœur de la stratégie de développement. En quelques années, sur le socle d’un système éducatif entièrement repensé, furent formés des chercheurs hautement qualifiés, et bâti un réseau d’infrastructures permettant de développer des productions pharmaceutiques et biotechnologiques destinées à en faire bénéficier le peuple cubain et, comme on va le voir, bien d’autres que lui[19].
Après la victoire de la Révolution, une loi fondamentale fut décrétée le 7 février 1959, reprenant dans une large mesure les termes de la Constitution de 1940 – laquelle s’inspirait elle-même en partie de la Constitution espagnole de 1933 de la Seconde République et avait été adoptée à Cuba dans un moment historique particulier du pays au cours duquel des ministres communistes avaient participé au gouvernement et influencé la rédaction du nouveau texte constitutionnel pour lui donner une teinte progressiste. Ainsi, l’article 80 de cette Constitution de 1940 précisait que « l’aide sociale sera mise en place sous la direction du ministère de la Salubrité et de l’Aide sociale [en espagnol « Ministerio de Salubridad y Asistencia Social »[20]], qui l’organisera au moyen de la législation appropriée et lui fournira les réserves nécessaires avec les fonds qu’il déterminera »[21].
Ce n’est pourtant qu’avec la première Constitution révolutionnaire, celle adoptée le 24 février 1976 à la suite du référendum organisé le 15 février de la même année et du premier Congrès du Parti communiste de Cuba de 1975[22], que, pour la toute première fois, le droit à la santé fut officiellement consacré sur l’île. Au chapitre VI, l’article 49 de la Constitution de 1976 stipulait que « [t]oute personne a droit à des soins et à la protection de sa santé. L’État garantit ce droit : en fournissant des soins médicaux et hospitaliers gratuits, grâce au réseau d’établissements de services médicaux ruraux, des polycliniques, hôpitaux, centres prophylactiques et de traitement spécialisé ; en offrant des soins dentaires gratuits ; en développant des programmes d’éducation et de sensibilisation à la santé, des examens médicaux périodiques, la vaccination générale et d’autres mesures préventives contre les maladies. L’ensemble de la population coopère à ces programmes et activités par l’intermédiaire des organisations sociales et de masse »[23]. Le droit à la santé était protégé par un principe d’égalité, fondement et condition de la jouissance des droits humains par les citoyens, et considéré comme intrinsèque au droit à la santé lui-même. La loi n° 41 du 13 juillet 1983 relative à la Santé publique a explicité les mécanismes d’organisation et de fonctionnement du système de santé cubain comme garanties de réalisation du droit à la santé[24].
Dans la nouvelle et actuelle Constitution de la République de Cuba entrée en vigueur le 10 avril 2019, la première mention du droit à la santé se repère à l’article 46 du chapitre V (intitulé « Droits ») de son titre V (« Droits, devoirs et garanties »), qui le place aux côtés d’autres droits fondamentaux, tels que le droit à la vie – non seulement celui de vivre, mais surtout celui de vivre dignement – : « Toutes les personnes ont droit à la vie, à l’intégrité physique et morale, à la liberté, à la justice, à la sécurité, à la paix, à la santé, à l’éducation, à la culture, aux loisirs, au sport et à son développement intégral »[25]. L’obligation qui est faite à l’État de garantir les soins médicaux aux citoyens est solidaire d’autres droits. Corrélé au droit à la vie, celui à la santé constitue une étape dans l’accomplissement de la dignité humaine, elle-même valeur suprême reconnue constitutionnellement comme une condition indissociable de l’humanité[26].
Selon l’article 72 de ce même titre V de la Constitution de 2019, « la santé publique est un droit pour tous et il incombe à l’État de garantir l’accès, la gratuité et la qualité des services de soins, de protection et de rétablissement. Afin de rendre ce droit effectif, l’État met en place un système de santé accessible à tous les niveaux de la population et développe des programmes de prévention et d’éducation à la santé, auxquels contribuent la société et les familles. La loi définit les modalités de prestation des services de santé »[27].
Plus récemment, une nouvelle loi sur la Santé publique, abrogeant la précédente de juillet 1983, fut approuvée par l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire de Cuba le 20 décembre 2023[28]. Les interconnexions avec la société comme avec les sciences nécessitent en effet d’actualiser la réglementation en vigueur afin d’approfondir les efforts d’optimisation des services de santé. L’extension de la protection des droits de l’homme exigeait ainsi de redéfinir le droit à la santé de façon à prendre position sur certaines questions morales fondamentales de la modernité, allant de la bioéthique, des multiples applications du progrès scientifiques et de la recherche sur les êtres humains jusqu’aux droits sexuels et reproductifs des personnes, aux théories du genre ou aux impacts des écosystèmes et des autres êtres vivants sur la santé humaine, en passant par le consentement éclairé, les dons d’organes et les transplantations, les dispositions relatives à la procréation assistée, à la fin de vie ou à l’éducation sexuelle et aux méthodes contraceptives ou de planning familial, entre autres sujets. Le but est de reconnaître des droits humains toujours plus complets, de renforcer l’efficacité de leur réalisation et de garantir la prestation de services contribuant au plus haut niveau possible de bien-être des individus et des communautés sur la base de valeurs humanistes.
Les principes du système national de santé à Cuba, appuyés sur une conception socialiste de la société, énoncent que la santé est un droit de la population, qu’elle relève de la responsabilité de l’État, que ses services touchent tous les citoyens de façon équitable, ses pratiques reposent sur une base scientifique solide et ses actions sont axées sur la prévention, mais également que la participation sociale est inhérente à son développement[29]. Le caractère exclusivement public des établissements de santé cubains est confirmé par la loi. C’est elle qui assure une égalité des sexes, notamment grâce aux dispositions du Programme national de promotion de la femme et à celles de la Stratégie intégrale de prévention et de réponse aux violences sexistes.
À Cuba, le droit à la santé implique que cette dernière soit accessible – chacun devant pouvoir bénéficier des personnels de santé, des infrastructures et des avantages prévus –, fondée sur un principe d’acceptabilité – c’est-à-dire de sensibilité, de respect et d’empathie –, mais également appuyée sur une vision éthique – les soins médicaux devant toujours être fournis de manière inconditionnelle, équitable, juste et non discriminatoire – et, enfin, de qualité. L’objectif majeur du système cubain est de produire le meilleur état de santé possible dans chacune des situations tout en générant une satisfaction maximale à la fois individuellement et socialement. Dès lors, tout patient se trouve protégé juridiquement de sorte qu’il ou elle devra se voir correctement informé(e) sur sa propre santé, être en mesure de décider en pleine connaissance de cause de suivre ou non un traitement, et bénéficier de soins dans la dignité.
La concrétisation du droit à la santé à l’échelle nationale : le système cubain
Parmi les premières décisions de la Révolution en 1959 figure celle de construire un système de santé, placé au cœur de la stratégie de développement et porté à un niveau exceptionnel pour un petit pays du Sud sans ressources naturelles – et, qui plus est, sous un embargo étasunien. Ce système se caractérise par sa nature publique, sa couverture universelle, son entière gratuité pour tous les soins – des simples consultations aux opérations chirurgicales les plus lourdes – et l’accent mis sur la prévention. Au nombre des mesures prophylactiques adoptées, citons : la protection materno-infantile, les campagnes d’immunisation, les consignes d’habitudes hygiéno-sanitaires et de modes de vie sains, les plans anti-paludisme, les formations dispensées à la population (aux gestes de premiers secours, comportements à adopter face à une catastrophe naturelle ou techniques de survie, par exemple). Une mobilisation des communautés est encouragée par la participation aux prises de décisions et aux tâches de santé elles-mêmes.
L’efficacité de ce système repose en particulier sur le modèle d’attention dit « du Médecin et de l’Infirmier de la Famille », en lien avec les demandes du peuple et les évolutions de son environnement. Ce programme est étendu à la totalité de la population, qui peut en bénéficier depuis les soins prénatals durant la grossesse jusqu’à l’assistance au troisième âge, en passant par un suivi permanent et des diagnostics précoces au cours de la vie adulte. Les consultations médicales, qui ont lieu dans des cabinets situés au cœur même des lieux de vie communautaire, se réalisent sans le moindre échange monétaire ni aucune pression sur les médecins ou sur les patients (pas de nécessité de créer une patientèle pour les uns, ni de temps limité pour les autres). Des visites sont également régulièrement effectuées à domicile afin de suivre l’évolution de l’état de santé des personnes les plus vulnérables. Grâce à ce dispositif, les nombres de cas d’urgence, d’admissions à l’hôpital et d’interventions chirurgicales ont été réduits, maintes maladies épidémiques contenues, et les indicateurs de santé du pays hissés à des niveaux remarquablement satisfaisants. Cuba est de ce fait parvenue à éliminer la plupart des maladies infectieuses et/ou liées à la pauvreté et a acquis un profil sanitaire assez similaire à celui d’un pays développé du Nord.
Cuba consacre aujourd’hui plus de 6% de son PIB et 27% des dépenses budgétaires à la santé. L’île compte à l’heure présente 284 hôpitaux (dotés de près de 81000 lits, soit 7,5‰ habitants). Sur ce total, 91 sont équipés de services de soins intensifs, 26 spécialisés en pédiatrie, 18 en gynécologie-obstétrique et 16 dans les soins de la mère et de l’enfant. S’y ajoutent encore 436 polycliniques provinciales ou municipales et, associés à elles et répartis sur tout le territoire national, plus de 15000 centres de consultations, ainsi que des cabinets de stomatologie, des foyers pour jeunes mères, pour handicapés ou pour personnes âgées. Une approche humaniste priorise les soins destinés aux catégories en ayant le plus besoin. Tel est le cas des programmes materno-infantile et du troisième âge. Une attention spéciale est portée aux urgences médicales, ainsi qu’aux soins bucco-dentaires et ophtalmologiques. Le dispositif comprend également des programmes de lutte contre les maladies chroniques non transmissibles mais dominantes dans le profil épidémiologique de mortalité, et contre les maladies transmissibles pour limiter les facteurs de risques, circonscrire les épidémies ou poursuivre l’éradication par la vaccination. L’État n’a procédé à aucune privatisation ni fermeture d’institution médicale.
Dès que les conditions furent réunies, la recherche médicale a pu être impulsée. Lancée tôt après 1959, la reconstruction d’un système éducatif a permis de former les ressources humaines qui ont très vite été en mesure d’atteindre une masse critique de scientifiques hautement qualifiés. À la fin des années 1980, l’État ouvrit le Pôle scientifique, un vaste complexe d’industries pharmaceutiques capables de fabriquer souverainement médicaments et vaccins indispensables, efficaces et peu coûteux, en intégrant le secteur prometteur des biotechnologies qui émergeait. Purent alors être produits sur l’île le premier interféron et les premiers anticorps monoclonaux de conception locale, aux multiples usages médicaux. Dans la continuité, le Centre d’ingénierie génétique et de biotechnologie, l’Institut Finlay et de très nombreux autres centres de recherche spécialisés furent créés. En 2012 était fondé le groupe BioCubaFarma, rassemblant ces diverses institutions. Parmi les produits distribués par ce conglomérat, mentionnons : le Heberprot-P, pour le traitement des ulcères ; le CIMAvax-EGF, qui ralentit la prolifération des cellules cancéreuses du poumon ; le VAXIRA, vaccin contre la leucémie et les cancers du côlon, de la prostate ou du sein ; le Policosanol PPG, utilisé contre le cholestérol ; le VA-MENGOC-BC, seul vaccin au monde efficace contre la méningite B ; ou le NeuroEpo, qui freine le processus neurodégénératif de la maladie d’Alzheimer.
D’après les données statistiques de la Banque mondiale[30], Cuba a dépassé les États-Unis sur la période 1960-2020 pour des indicateurs comme l’espérance de vie (aujourd’hui plus élevée) et le taux de mortalité infantile (désormais plus faible). L’ampleur et la cohérence de son système de santé lui ont permis de faire face à la pandémie de Covid-19 de façon plus humaine et efficace que beaucoup d’autres pays. L’information de la population a été marquée par la compétence et la transparence. Les protocoles prévoyaient, en particulier, la prise d’une formule d’interféron alpha-2B humain recombinant, mais aussi, pour les malades les plus gravement infectés, de plusieurs autres médicaments de production locale. Plus de 28000 étudiants en médecine furent déployés dans tout le pays pour réaliser des visites en porte-à-porte d’environ quatre millions de personnes chaque jour. Les recherches des équipes scientifiques aboutirent à la mise au point de vaccins cubains, administrés à la population. La pandémie de Covid-19 fut ainsi maintenue sous – relatif – contrôle à Cuba, avec un taux de létalité enregistré parmi les plus bas du monde.
Cuba exporte dans une soixantaine de pays des centaines de médicaments et vaccins inventés et fabriqués par ses chercheurs. Les laboratoires cubains ont tissé d’étroites coopérations dans le domaine des sciences médicales avec de nombreux pays, y compris du Nord. Mais c’est surtout avec le Sud global et avec l’Est, spécialement au sein des BRICS – que Cuba a rejoint en janvier 2025 –, que ces coopérations se sont développées le plus fructueusement en termes d’exportations et de joint-ventures. Avec la Chine, les échanges en la matière s’intensifient depuis la décennie 2000. D’importants accords ont aussi été conclus avec la Russie. Pendant la pandémie, les vaccins cubains ont été achetés, en plus des deux pays cités précédemment, par le Vietnam, le Venezuela, l’Iran, l’Inde, le Pakistan ou l’Argentine, entre autres. Plus de 50 pays ont aussi acheté de l’interféron alpha-2B recombinant fabriqué à Cuba.
Toutes ces activités destinées à améliorer le bien-être non seulement de la population cubaine mais aussi d’autres peuples du monde s’effectuent malgré l’embargo des États-Unis contre l’île, privant cette dernière d’un accès normal aux ressources, marchés et transferts de connaissances. L’embargo impose aux exportateurs étasuniens d’acquérir des licences spéciales et de respecter des procédures strictes et dissuasives. Les firmes étrangères s’aventurant à vouloir le contourner courent le risque d’être condamnées à de lourdes amendes par les tribunaux étasuniens en raison de son extraterritorialité. Après un net durcissement lors du premier mandat de Donald Trump, les sanctions sont restées pour l’essentiel en vigueur sous l’administration Biden, y compris durant la période de la pandémie de Covid-19 quand Washington a interdit à Cuba d’acheter des médicaments, de l’oxygène médical, des équipements destinés à sauver des vies humaines ou des intrants nécessaires à la fabrication locale de vaccins. En réduisant la disponibilité de tels produits, l’embargo a exacerbé les manques et menacé l’état de santé de la population, surtout des personnes les plus sensibles en accroissant leurs souffrances. Un drame humanitaire ne fut évité que par la volonté de l’État de maintenir son modèle socialiste garantissant à tous un accès gratuit à la santé. L’embargo est une grave violation des droits humains du peuple cubain et une entrave aux missions médicales menées en solidarité avec divers pays pauvres. Les États-Unis commettent un crime en limitant ainsi le droit à la santé.
En dépit de cette agressivité des États-Unis et de l’inhumanité de leur embargo, Cuba présente des indicateurs de santé inédits pour un pays du Sud et comparables à ceux des pays du Nord. Cela n’a été possible que grâce à la mise en œuvre d’une stratégie de développement planifiée par l’État accordant une priorité à la santé et à la recherche depuis le début des années 1960. Ces secteurs ont prospéré sans investissement privé ni concurrence exacerbée, ni obsession du profit, mais en étant financés par les budgets publics et intégrés à un système de santé placé au service du peuple. Leur essor s’appuie sur le dévouement des professionnels de santé, une saine synergie entre chercheurs et à une générosité à l’égard de tous les autres peuples de la planète. Cuba démontre qu’il est possible de prodiguer à sa population des soins de qualité et sans frais, mais aussi de partager ses ressources médicales au-delà de ses frontières, malgré des contraintes financières extrêmes. En cela, elle contribue à construire un monde meilleur où la santé ne serait plus une marchandise, cesserait de constituer le privilège des plus riches et deviendrait enfin, effectivement, un droit pour tous.
La concrétisation du droit au niveau international : les missions de solidarité cubaines
La solidarité internationale de Cuba en matière de santé se matérialise à l’heure présente par la présence dans 76 pays du monde de plus de 50000 professionnels, dont approximativement 50% de médecins. Son but n’est pas de disséminer une doctrine politique ou d’exercer une pression diplomatique, moins encore d’ouvrir des marchés ou de réaliser des profits ; il est d’améliorer concrètement et rapidement l’état de santé et la qualité de vie des populations aidées, ainsi que les conditions sociales du développement de leur pays, tout en affirmant des principes éthiques et appliquant des valeurs humanistes par et dans la pratique de la médecine. Les équipes sont envoyées là où il n’y a ni infrastructure sanitaire ni médecin local, donc le plus fréquemment dans des endroits reculés et difficiles d’accès. Les consultations et actes médicaux réalisés sont tous gratuits pour les patients des pays hôtes où, en général, un système privé exige des malades qu’ils soient assurés pour être soignés – soit l’inverse de la conception cubaine.
Après 1959, Cuba ne tarda pas à proposer son assistance sanitaire par des missions à l’étranger, et ce quelle que soit l’orientation politique des gouvernants des pays aidés. Ainsi, dès mai 1960, une toute première brigade médicale d’urgence fut fournie au Chili frappé par un tremblement de terre, alors que le président de ce pays était hostile à la Révolution cubaine. Entre mai 1963 et juillet 1965 fut envoyée en Algérie la première brigade dite « permanente ». Depuis cette époque, des équipes, apportant avec elles des tonnes de médicaments, sont intervenues dans différents pays victimes de catastrophes naturelles ou d’épidémies. Lorsque l’ouragan Mitch dévasta l’Amérique centrale en octobre 1998, Cuba vint au secours des populations, et décida dès le mois suivant de mettre en place dans la région un Programme intégral de santé, puis de l’étendre progressivement à l’Amérique du Sud, l’Afrique, l’Asie et même l’Océanie. En 1999, à la suite d’inondations au Venezuela, 447 professionnels cubains partirent aider les sinistrés. Au Sommet du Millénaire de 2000, Cuba mit à disposition de l’OMS les personnels nécessaires à un plan d’envergure de lutte contre le sida en Afrique. Cette initiative conduisit à ouvrir dans plusieurs pays des structures où travaillent ensemble médecins cubains et africains.
L’année 2005 marqua un nouveau tournant. Après l’ouragan Katrina qui frappa les États-Unis en août, le gouvernement cubain mit sur pieds le Contingent Henry Reeve, composé de brigades de personnels mobilisables en 24 à 48 heures et spécialisés dans l’aide humanitaire médico-sanitaire aux victimes de catastrophes naturelles et d’épidémies à l’étranger. Malgré le différend politique les opposant, Cuba proposa d’envoyer des médecins aider les sinistrés aux États-Unis – une proposition restée sans réponse. Depuis la création de ce Contingent, plus de 88 brigades ont œuvré dans 56 pays. Leur effectif permanent dépasse 10000 professionnels de santé, tous volontaires et généralement très expérimentés. Après les séismes d’octobre 2005 au Pakistan, 2564 d’entre eux ont soigné pendant huit mois près de deux millions de victimes. Le Sri Lanka et l’Indonésie, frappés par un tsunami, reçurent aussi des brigades cette même année. Au début de la décennie 2020, 24 pays avaient signé un accord de Programme intégral de santé avec Cuba. Dans ces cas, l’assistance est axée sur les soins primaires et complétée par des dispositifs spécifiques destinés, notamment, à réduire la mortalité infantile ou lutter contre le sida. À ceci s’ajoutent 41 autres pays accueillant des missions permanentes – les équipes restant sur place deux ou trois ans avant d’être relayées. En 2010, les médecins cubains ont découvert et fait face à une épidémie de choléra en Haïti, où ils ont prodigué des soins à près de 400000 personnes. Courant 2014, Cuba réalisa une campagne de vaccination antipaludique dans 15 pays africains. En septembre de la même année, 265 volontaires cubains furent sélectionnés et allèrent combattre Ebola au Sierra Leone, au Libéria et en Guinée – unique mission médicale au monde qui apporta une assistance directe aux malades. Plus de 2000 personnes furent soignées.
En avril 2003, le gouvernement d’Hugo Chávez lança la mission Barrio Adentro, un plan de médecine générale intégrale destiné à prodiguer des services de santé complets et gratuits à la population vénézuélienne grâce à l’envoi sur place de plus de 20000 médecins cubains. Cela se matérialisa par l’ouverture d’« hôpitaux du peuple » et de dispensaires pour les soins les plus urgents, rendant ainsi les soins accessibles à tous. Ont été incorporés au dispositif des centres pédiatriques, d’odontologie et d’ophtalmologie, ainsi que des laboratoires d’analyse, eux aussi gratuits. Aujourd’hui, cette mission compte environ 1600 unités de santé sur le territoire national, répondant aux besoins de soins primaires ou complexes de la population. Ce schéma fut complété par Barrio Adentro 2 en juin 2005 offrant aux citoyens, gratuitement, des centres de diagnostic et de rééducation ; par Barrio Adentro 3 en août 2005, consistant à élargir le réseau hospitalier dans les déserts médicaux ; et par Barrio Adentro 4 en 2006, pour ouvrir des hôpitaux spécialisés (comme en chirurgie pédiatrique). S’y ajoute Barrio Adentro Deportivo, qui vise à massifier les exercices physiques dans les communautés grâce à plus de 5000 professeurs de sport cubains. À partir de juillet 2004, dans le cadre de l’Alliance bolivarienne de notre Amérique (ALBA), Cuba avait initié la mission Milagro pour opérer – gratuitement – des personnes atteintes de cataractes ou d’autres maladies oculaires et incapables de financer ces opérations dans leur pays. Les premiers patients arrivèrent à Cuba en juillet 2005. Puis une cinquantaine de centres de santé ont été ouverts dans les pays d’Amérique latine et caribéens, avant qu’en septembre de la même année, la mission soit étendue à l’Afrique et à l’Asie. Depuis, plus de quatre millions de patients venus de 35 pays ont pu être soignés.
L’assistance de Cuba a aussi pris la forme de la création à l’étranger d’écoles de médecine fonctionnant grâce à la présence sur place de personnels cubains. Cette coopération dans l’enseignement a concerné près de 230000 étudiants en médecine, ayant ainsi bénéficié de formations cubaines. En 2006, Cuba lança un programme pour les Caraïbes dans le cadre de l’École d’infirmiers de la Dominique, ainsi que de centres similaires dans la Communauté caribéenne. Dès novembre 1998, l’École latino-américaine de médecine (ELAM) avait ouvert ses portes à La Havane afin d’offrir des formations en sciences médicales durant six années à de jeunes étrangers issus de familles défavorisés ou de minorités discriminées n’ayant pas les moyens de suivre un tel cursus dans leur pays. Les frais d’études sont pris en charge par des bourses d’enseignement supérieur octroyées par l’État cubain – certains étudiants participant au financement grâce à des bourses accordées par leur pays d’origine. Dotée d’auditoriums et de laboratoires modernes, l’ELAM débuta ses cours en février 1999. La première promotion de 1610 étudiants, venant de 18 pays, fut diplômée en août 2005. La condition exigée des étudiants est qu’une fois diplômés, ils acceptent de retourner exercer dans des quartiers pauvres ou des communautés ayant besoin de structures de soins dans leur pays. Il y a actuellement 11000 inscrits à l’ELAM, dont sont sortis avec un doctorat depuis sa création près de 40000 médecins, en majorité généralistes. Sont concernés plus de 140 pays, surtout latino-américains et africains, mais sont également là des étudiants étasuniens (la plupart afro-américains ou hispaniques).
Le ministère de la Santé publique (MINSAP) a comptabilisé 605000 missions accomplies dans le domaine médical entre 1960 et 2020 dans 165 pays, auxquelles ont participé plus de 326000 professionnels de santé. Au total, ces équipes ont réalisé plus de deux milliards de consultations, 14,5 millions d’opérations chirurgicales, 4,3 millions d’accouchements accompagnés et 12 millions de vaccinations d’enfants. Sur le sol africain, quelque 77000 médecins et infirmiers cubains ont effectué des missions dans une quarantaine de pays depuis 1963. La générosité et le désintéressement qui animent la vision cubaine de la santé, impulsée par la volonté politique d’un gouvernement et la conscience morale d’un peuple qui font passer la vertu avant le profit, en dépit de budgets publics contraints à l’extrême, peuvent être illustrés ici par un exemple. En 1990, Cuba décida d’accueillir plus de 26000 enfants ukrainiens âgés de cinq à 15 ans victimes de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Souffrant de cancers et/ou de malformations causés par les irradiations, ils furent tous soignés à l’hôpital pédiatrique de Tarará à La Havane – gratuitement, précisons-le. Ceux qui nécessitèrent des soins plus prolongés ont pu continuer à être pris en charge – toujours gratuitement –, même lorsqu’après le démantèlement de l’URSS, les nouveaux dirigeants de l’Ukraine se rangèrent derrière les États-Unis.
Durant la pandémie, Cuba apporta également son aide à de nombreux pays étrangers, y compris du Nord. Avec l’arrivée dès 2020 de médecins et d’infirmiers en Italie, des Cubains menaient pour la première fois des missions sanitaires en Europe occidentale. Mi-2020, le gouvernement cubain répondait favorablement à la sollicitation de la France dont le besoin en personnel médical s’exacerba dans ses territoires d’outre-mer. Des brigades du Contingent Henry Reeve, composées de plus de 2600 professionnels – auxquels s’ajoutent 28000 médecins présents dans 59 pays au moment où éclata la pandémie –, furent envoyées combattre la Covid-19 dans une quarantaine de pays.
Une autre entrave que les États-Unis ont instaurée à l’essor du système de santé cubain a été l’encouragement à l’émigration de professionnels de ce secteur. Promu depuis Washington par les Départements d’État et de Sécurité intérieure à partir de 2006, et appuyé par la propagande d’organisations non gouvernementales et de médias anti-cubains à Miami, le programme appelé Cuban Medical Professional Parole visait à inciter à la fuite de cerveaux et à la désertion de personnels de santé cubains en mission à l’étranger en leur octroyant des visas pour émigrer aux États-Unis. Washington a assoupli ce dispositif en 2016, en même temps que la politique Wet Feet-Dry Feet appliquée depuis 1995 qui, en violation des accords migratoires passés, encourageait l’émigration illégale en réservant des modalités d’immigration préférentielles aux Cubains par l’octroi d’un titre de résidence permanente un an après leur arrivée sur le sol étasunien. L’administration de Washington fait par ailleurs pression sur des dirigeants de gouvernements étrangers pour en finir avec l’accueil de missions médicales cubaines chez eux. Malgré ce sabotage, Cuba poursuit son aide aux institutions internationales de santé, ainsi qu’aux peuples du monde qui en ont besoin.
Conclusion
La santé est un droit humain inscrit dans la Constitution cubaine et une conquête inaliénable de la Révolution socialiste, qui manifeste la volonté de l’État de renforcer le bien-être du peuple. Force serait, d’abord, de reconnaître le rôle significatif de Cuba dans l’accomplissement de ce droit pour sa propre population comme aussi pour de très nombreuses personnes dans le monde, ensuite de prendre exemple sur l’exceptionnel sens de la solidarité que ce pays déploie depuis des décennies afin que puissent se multiplier de la part d’un maximum d’autres gouvernements des missions internationales en matière de santé à destination des populations qui le nécessitent et, enfin, de mettre immédiatement fin à l’embargo que l’administration des États-Unis impose unilatéralement à Cuba, en contradiction avec la lettre et l’esprit de la Charte des Nations Unies comme avec les résolutions successives de l’immense majorité des pays membres.
Bibliographie indicative
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Amin, Samir et Rémy Herrera (2005), « Fifty Years After the Bandung Conference: Towards a Revival of the Solidarity Between the Peoples of the South? », Inter-Asia Culture Studies, 6(4), 546-556, New York.
Herrera, Rémy (2025a), A People’s History of Cuba: 1492-Present, série Global University for Sustainability, Palgrave Mcmillan, New York.
— (2025b), « Healthcare System and Pharmaceutical and Biotechnological Industries in Cuba, or How a Socialist Revolution Can Materialize », miméo, CNRS UMR 8174 – Centre d’Économie de la Sorbonne, Paris.
— (2015), « L’Internationalisme cubain, ou la révolution au-delà d’elle-même », Recherches internationales, 104, 45-55, Paris.
— (2013), « For the Respect of the Right of the Cuban People to Decide Its Future and for the Lifting of the US Embargo », joint written statement (présenté par le CETIM et l’American Association of Jurists), United Nations Human Rights Council, 23e session, Genève.
— (2010), Les Avancées révolutionnaires en Amérique latine, Parangon, Lyon.
— (2007), « ALBA et droit au développement », in T. Kunanayakam (dir.), Quel développement ? Quelle coopération internationale ?, Éditions CETIM-CRID-CNCD, Genève.
— (2006a) (dir.), Cuba révolutionnaire – Économie et planification, tome 2, L’Harmattan, Paris.
[1] https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/full-text.
[2] Voir : https://www.who.int/fr/about/governance/constitution.
[3] Idem.
[4] https://www.ohchr.org/en/human-rights/universal-declarabtion/translations/french.
[5] https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/international-convention-elimination-all-forms-racial.
[6] https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-elimination-all-forms-discrimination-against-women.
[7] https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/convention-rights-child.
[8] https://www.coe.int/fr/web/conventions/full-list?module=treaty-detail&treatynum=035.
[9] https://au.int/sites/files/treaties/african_charter_on_human_and_peoples_rights_f.pdf.
[10] https://www.cidh.oas.org/Basicos/French/e.sansalvador.htm.
[11] https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/international-covenant-economic-social-and-cultural-rights.
[12] https://www.right-to-education.org/fr/resource/comit-des-droits-conomiques-sociaux-et-culturels-observation-g-n-rale-no14.
[13] https://www.who.int/fr/publications/i/item/WHO-EURO-1978-3938-43697-61471.
[14] https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/vienna-declaration-and-programme-action.
[15] https://www.un.org/fr/conferences/population/lecaire1994.
[16] https://www.un.org/disabilities/documents/convention/convoptprot-f.pdf.
[17] https://www.un.org/fr/about-us/un-charter/full-text.
[18] Herrera (2025a).
[19] Herrera (2025b).
[20] https://www.ecured.cu/Evoluci%C3%B3n_del_Ministerio_de_Salud_P%C3%BAblica_de_Cuba.
[21] https://pdba.georgetown.edu/Constitutions/Cuba/cuba1940.html.
[22] https://www.pcc.cu/1er-congreso-del-pcc.
[23] https://es.wikisource.org/wiki/Constituci%C3%B3n_de_la_Rep%C3%BAblica_de_Cuba_(1976).
[24] https://extranet.who.int/mindbank/item/958.
[25] https://www.granma.cu/file/pdf/gaceta/Nueva%20Constituci%C3%B3n%20240%20KB-1.pdf.
[26] En effet, cette même Constitution établit par son article 40 que « [l]a dignité humaine est la valeur suprême qui sous-tend la reconnaissance et l’exercice des droits et devoirs consacrés dans la Constitution, les traités et les lois » et en son article 41 que « L’État (…) reconnaît et garantit à chaque individu la jouissance et l’exercice inaliénables, imprescriptibles, indivisibles, universels et interdépendants des droits de l’homme, conformément aux principes de progressivité, d’égalité et de non-discrimination. Leur respect et leur garantie sont obligatoires pour tous » (voir : http://www.cubadebate.cu/noticias/2019/04/09/descargue-la-constitucion-de-la-republica-de-cuba-pdf/).
[27]https://www.granma.cu/file/pdf/gaceta/Nueva%20Constituci%C3%B3n%20240%20KB-1.pdf.
[28] http://www.cubadebate.cu/noticias/2023/12/22/parlamento-cubano-aprueba-ley-de-salud-publica/.
[29] https://www.ecured.cu/Sistema_Nacional_de_Salud.
[30] https://data.worldbank.org/country/cuba.
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