The following article was published in the January 2026 issue of the International Review of Contemporary Law, the journal of the IADL, focusing on the 80th anniversary of the UN Charter. An English translation of this French article is available.
La création de l’ONU et de son siège : des idéaux humanistes à l’épreuve des enjeux politiques et géopolitiques. San Francisco, New York, 1945-1952
Chloé Maurel
Il y a 80 ans, le 25 avril 1945 s’ouvre la conférence de San Francisco, qui crée l’ONU, avant même la fin de la Seconde Guerre mondiale, et avant même la capitulation de l’Allemagne (8 mai) et du Japon (2 septembre). Les délégués de 50 pays se réunissent solennellement dans l’Opéra de San Francisco pour écouter le discours de bienvenue, radiodiffusé, du président américain Truman. Cette conférence internationale fonde l’ONU. Dans quel contexte historique et avec quels enjeux politiques et géopolitiques se déroule la création de l’ONU, ainsi que le choix, éminemment politique, de son siège ? Cet article, se fondant sur les textes et discours prononcés et publiés par l’ONU à cette occasion, ainsi que sur l’analyse de ses échos dans la presse, apporte un regard actuel et synthétique sur cet événement fondateur, qui, à 80 ans de distance, fait percevoir clairement le décalage entre les idéaux humanistes professés alors et la réalité des relations internationales et géopolitiques depuis ces 80 dernières années.
25 avril-26 juin 1945 : la conférence de San Francisco crée l’ONU, un événement fondateur
Les racines de l’ONU remontent à la signature, le 1er janvier 1942, de la « déclaration des Nations unies », à Washington, par les représentants de 26 États, dont les États-Unis, l’URSS et la Chine. C’est la première occurrence du terme « Nations unies », forgée par le président américain Roosevelt, qui va mourir le 12 avril 1945, deux semaines avant le début de la conférence.
La conférence de San Francisco est présidée par Edward R. Stettinius, homme politique américain, membre du Parti démocrate, alors Secrétaire d’Etat des Etats-Unis. Mais le représentant de l’URSS, V. Molotov, propose de substituer à ce président unique, une solution plus démocratique, à savoir un présidium de 4 représentants, respectivement des 4 Grands, qui présideraient à tour de rôle. Cependant, cette solution n’est pas retenue. L’URSS obtient toutefois une grande satisfaction : elle bénéficiera de 3 voix à l’Assemblée générale de l’ONU, l’Ukraine et la Biélorussie (Républiques faisant partie de l’URSS) comptant pour une voix chacune, en plus de la voix de l’URSS.
La France place ses pions
La France est représentée par Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, qui déclare que la France s’en tiendra toujours fermement à la doctrine de la sécurité collective pour éviter la guerre. Il ajoute que « la France donnera de tout cœur son appui à toute ligue des nations sauvegardant les droits nationaux en même temps qu’assurant la paix à toutes les générations futures ». Bidault obtient que la langue française soit langue de travail pour cette conférence, à égalité avec l’anglais. Et, sur les instructions de De Gaulle, il demande et obtient que le français devienne en outre langue officielle de l’ONU, à égalité avec l’anglais. La France obtiendra aussi un siège permanent au conseil de sécurité avec droit de veto.
Une conférence gigantesque
C’est dans les murs du War Memorial Opera House et du Veterans Building, au cœur de la ville de San Francisco, face à la mairie, qu’« électriciens, charpentiers et déménageurs s’affairèrent jour et nuit à monter les scènes, lumières, câbles téléphoniques et bureaux pour accueillir la plus grande conférence diplomatique depuis celle de Versailles en 1919. Le programme prévu à l’époque pour la conférence était chargé : cinq jours de travail par semaine de 9 heures à 17h30 avec des séances également prévues la nuit. La conférence de San Francisco avait la particularité d’être ouverte au public. Outre les nombreux journalistes venus couvrir l’événement diplomatique, le public pouvait assister aux séances en demandant des billets aux guichets »[1]. C’est donc un événement gigantesque et spectaculaire.
Des travaux juridiques intenses
La Conférence entame des travaux juridiques intenses, devant rédiger et adopter une Charte pour la nouvelle organisation. Pour cela, elle met en place un Comité de direction composé de tous les chefs de délégation. Composé d’un représentant par État, il comporte 50 membres. En outre, un Comité exécutif, composé de 14 chefs des délégations, est chargé de préparer des recommandations pour le Comité de direction. Le projet de Charte de l’ONU est ensuite divisé en quatre parties dont chacune est examinée par une commission. Ces quatre commissions se subdivisent en 12 comités techniques.
« La Première commission s’occupait des buts généraux de l’Organisation, de ses principes, de l’admission des membres, de l’organisation du Secrétariat et de la question des amendements à la Charte. La Deuxième commission examinait les pouvoirs et attributions de l’Assemblée générale. La Troisième commission se chargeait des questions concernant le Conseil de sécurité. La Quatrième commission étudiait le projet de statut de la Cour internationale de justice, préparé par une commission de juristes de 44 pays qui s’étaient réunis à Washington en avril 1945 »[2].
Des tensions USA-URSS annonciatrices de la Guerre froide à venir
« Pendant quelques jours, il y eut entre Américains et Soviétiques quelque chose comme une épreuve de force », relate peu après le diplomate français Jean-Jacques Mayoux : l’URSS parvient à obtenir l’adhésion comme membres à part entière de la Biélorussie et de l’Ukraine, républiques dans l’orbite de Moscou en échange de l’adhésion de l’Argentine (pays « fasciste » selon l’URSS), concession faite aux Etats-Unis[3]. Par ailleurs, la question de l’adhésion de la Pologne, pays qui n’a pas encore constitué de gouvernement, empoisonne les relations Est-Ouest.
Plus largement, on peut sentir en germe, dès cette conférence, la rivalité entre les deux grands pays alliés, les Etats-Unis et l’URSS, qui vont peu après devenir des ennemis dans la Guerre froide à venir. Une méfiance règne entre les deux Grands. Malgré tout, l’ambiance générale durant la conférence est unanimiste, enthousiaste, propice au rassemblement de tous les Etats représentés.
Des discours marquants
Le président américain Truman déclare : « Que nous ayons aujourd’hui une Charte tient véritablement du prodige. (…) D’aucuns doutaient que les cinquante nations ici présentes, et qui diffèrent tant par leur race et leur religion, leur. Langue et leur culture, puissent jamais s’entendre. Mais toutes ces différences se sont effacées devant leur volonté commune et inébranlable de faire échec à la guerre. Et l’entente a triomphé des discussions, des dissensions et des divergences de points de vue. Ici, sous les feux de l’actualité, dans la tradition des peuples épris de liberté, cinquante nations pacifiques se sont exprimées ouvertement et librement ; devant cette assemblée mondiale, elles ont témoigné de leur foi et de leur espérance. Les désaccords furent surmontés. Cette charte n’est pas l’œuvre d’une nation ou d’un groupe de nations. Elle est le fruit de l’esprit de conciliation et de tolérance qui a régné sur ces débats. Cela prouve bien que les nations, comme les hommes, peuvent exposer leurs différends, les affronter et trouver entre elles un terrain d’entente. Et cela est l’essence même de la démocratie, le moyen privilégié de préserver la paix future. Par votre entente, vous avez frayé la voie de la concorde pour les années à venir (…) ». Les termes « foi », « espérance », « entente », « paix » attestent de l’espoir et de l’optimisme générés par cette conférence.
Ezequiel Padilla, chef de la délégation du Mexique, déclare, prenant le point de vue des « petites » nations : « (…) Les petites nations, qui ont déployé à cette Conférence un sens aigu des responsabilités, et coopéré avec générosité et dignité, sont promises à une grande mission : tenir avec fermeté et courage le flambeau sacré de la Loi. Dans cette noble tâche, elles ne seront pas seules, puisque les hommes ordinaires de tous les pays, grands ou petits, partagent leur espérance et leur foi en une destinée commune. A l’appel de la justice, les peuples, grands ou petits, répondront avec la même ferveur, se dresseront avec la même ardeur (…) Notre confiance, nous la plaçons, non pas dans les nations, faibles ou puissantes, mais dans le commun des hommes. Les peuples, tous, savent bien que le monde ne pourra pas supporter le terrible choc d’une nouvelle guerre totale sans retomber dans la barbarie. Vivre en paix est donc une nécessité impérieuse. Faisons-nous donc mutuellement confiance, et donnons la pleine mesure de notre bonne volonté (…) ». Les termes « espérance », « ferveur », « confiance » témoignent de cette atmosphère pleine d’espoir et de volonté de paix et de concorde entre les nations.
Andrei Gromyko, Président par intérim de la Délégation de l’URSS, déclare, lui aussi avec optimisme et enthousiasme : « (…) à l’issue des travaux de la Conférence, les problèmes les plus épineux ont pu être surmontés et nous avons réussi à nous acquitter avec succès de la mission qui nous était confiée. Nous avons établi un document qui deviendra le fondement de l’Organisation internationale-sa constitution. (…) Pour atteindre ce grand et noble idéal, il faut aussi faire en sorte que les membres de l’Organisation internationale, et en tout premier lieu les grandes puissances militaires de la planète, se montrent unies et agissent de concert. Il faut par ailleurs que tous les membres de la communauté internationale s’efforcent de régler leurs différends quels qu’ils soient par des moyens pacifiques, dans un esprit de conciliation et de bonne volonté (…) »[4].
Georges Bidault, chef de la délégation française à la conférence de San-Francisco, s’attache, dans son discours prononcé le 1er mai, à souligner que la France, « malgré la trahison [de Pétain et de la collaboration], n’a pas cessé, un seul jour de cette guerre, de combattre à […] côté [des Alliés], avec les moyens dont elle disposait, sous les ordres du général de Gaulle, pour la cause des Nations unies. (…) La France, – au nom des 100 millions d’hommes de sa métropole et de son empire – communauté dont les épreuves ont montré si éloquemment au monde l’inébranlable solidité – revendique ici avec fermeté à la fois tous les droits et toutes les responsabilités, qui sont le lot des États de premier rang. »[5] Par ces phrases, il revendique pour la France une place de premier rang au sein de l’ONU. Et il conclut avec brio : « Confiante dans sa force régénérée, confiante dans les promesses de l’avenir, sûre d’elle-même au point d’avoir la première, au lendemain d’une telle épreuve, rétabli par des élections libres et ordonnées le fonctionnement régulier des institutions démocratiques, la France se dévouera d’un cœur fervent à la grande tâche de garantir au monde la sécurité pour tous et le droit pour chacun. »[6]
La question du veto
Entorse au caractère démocratique de l’ONU : si, à l’Assemblée générale, chaque Etat membre, riche ou pauvre, dispose d’une voix, en revanche, au Conseil de sécurité, composé de 15 membres, 10 le sont par roulement et 5 Etats ont le privilège d’être membres permanents, dotés du droit de veto : la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, et l’URSS, les 5 Etats considérés comme les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale.
En 1948, l’URSS réclamera que ce soit plutôt le principe de l’unanimité qui soit retenu pour l’adoption des résolutions au Conseil de sécurité, mais sans succès[7], de même que sa proposition en 1960-61 de remplacer le Secrétaire général (individu unique) par un présidium de 3 personnes, représentants respectivement du bloc de l’Ouest, de l’Est et des pays du Sud, ne sera pas retenue non plus.
L’enjeu des colonies
Les Etats-Unis se positionnent pour l’indépendance des colonies, mais plus pour des raisons économiques qu’idéologiques. En effet, comme l’analyse Jean-Jacques Mayoux, « c’est une nécessité vitale pour l’économie américaine de s’ouvrir des débouchés neufs à grands rendements, de se trouver les millions de consommateurs nouveaux nécessaires à son expansion continuelle. »[8] Ainsi, l’ONU naissante se penche sur le sort des colonies : il s’agit de créer un régime juridique pour les territoires placés sous la tutelle des Nations Unies. « Cette question a soulevé de longs débats. Le but de la tutelle devait-il être « l’indépendance » ou bien « l’autonomie » des populations de ces territoires ? Dans le premier cas, qu’adviendrait-il de régions trop petites pour pouvoir assurer leur défense par leurs propres moyens ? C’est « l’autonomie » qui a finalement été retenue. »[9] L’ONU reste donc prudente et peu claire sur la question des colonies, créant un « Conseil de tutelle », en vertu du Chapitre XIII de la Charte, pour assurer la surveillance des 11 territoires sous tutelle placés sous l’administration de 7 États Membres, et garantir que « les mesures appropriées soient prises pour préparer ces territoires à une autonomie ou indépendance à venir ».
Adoption de la Charte de l’ONU à l’unanimité
Le 25 juin, les représentants se rassemblent pour une dernière séance plénière au War Memorial Opera House. Le Britannique Lord Halifax, qui préside la séance, soumet le projet de Charte définitif : « De toute notre vie, dit-il, nous ne pourrions voter sur une question plus importante que celle sur laquelle nous allons maintenant nous prononcer ».
« Étant donnée l’importance historique de ce scrutin, Lord Halifax proposa qu’on procède non pas, comme d’habitude, à une adoption à main levée, mais par appel nominal. Tous les délégués se levèrent les uns après les autres. Puis, toute l’assistance, soit quelque 3.000 personnes, se leva également. Une ovation immense retentit lorsque le Président annonça que la Charte était adoptée à l’unanimité. » « Grâce à cette Charte, le monde peut commencer à entrevoir le moment où tous les êtres humains pourront vivre une vie décente d’hommes libres », ajoute le président Truman avec émotion[10].
En effet, la Charte de l’ONU énonce des principes humanistes et progressistes clairs, comme, dans son Préambule, les objectifs de « préserver les générations futures du fléau de la guerre qui deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances », de respecter « les droits fondamentaux de l’homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité de droits des hommes et des femmes, ainsi que des nations, grandes et petites », à « créer les conditions nécessaires au maintien de la justice », à « favoriser le progrès social et instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande », et en particulier les valeurs de « tolérance », de « paix », de « bon voisinage », de « sécurité internationale », de « progrès économique et social de tous les peuples », et, dans son article 1, la résolution « de prévenir et d’écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d’agression ou autre rupture de la paix », et d’instaurer des « relations amicales » entre les Etats et peuples du monde entier. En outre, l’article 2 insiste, de manière démocratique, sur « le principe de l’égalité souveraine de tous les membres » de la nouvelle organisation[11]. On le voit, les valeurs et principes affirmés sont clairement progressistes, universalistes et égalitaires.
Ainsi, il y a 80 ans, l’aspiration à la paix et à la concorde entre les nations s’est concrétisée par la création de l’ONU et l’adoption de sa Charte. Cependant, quelques bémols entachent cette belle réalisation : les femmes sont seulement 3% des personnes participantes à la conférence ; cette dernière ne prévoit pas clairement l’indépendance des colonies ; et le veto est une entorse au caractère égalitaire de la nouvelle organisation.
La question de la localisation du siège de l’ONU, un enjeu majeur
En septembre 1945, les membres de la Commission préparatoire de l’ONU se posent la question de savoir s’il doit, ou non, y avoir un siège permanent centralisé pour l’ONU, ou bien une décentralisation de ses bureaux en plusieurs unités distinctes à travers le monde[12]. Finalement, c’est l’idée d’un siège permanent qui l’emporte.
L’année suivante, un sous-comité est chargé par l’ONU nouvellement née d’effectuer « un voyage d’inspection dans les régions de Boston, San-Francisco, Philadelphie, et la visite des sites de Flushing Meadow et de White Plains-Harrison, dans la région de New-York ». Les experts déclarent leur « préférence pour deux sites (…) : le site de Belmont-Roxborough, à Philadelphie, et le site du Presidio, à San-Francisco, ces deux sites sont considerés comme d’égale valeur ; et, en seconde instance, pour le site de White Plains-Harrison dans Ie comté de Westchester »[13]. Et le représentant du Royaume-Uni, M. Younger, souligne « l’intérêt particulier que sa délégation a toujours porté à la question extrêmement importante du choix d’un siège permanent pour l’organisation des Nations Unies. Il s’agit, en effet, non seulement de fonder en quelque sorte la capitale des Nations Unies, mais de situer cette capitale de teIle manière qu’elle puisse être, dans tous les sens du mot, Ie centre même des affaires du monde, c’est-à-dire à l’emplacement le plus Commode pour le plus grand nombre de gouvernements possible ». Il précise qu’« à l’origine, la délégation du Royaume-Uni s’était prononcée en faveur de l’Europe. Cette préférence reposait sur diverses raisons d’ordre politique, historique, culturel. Mais des arguments également convaincants ont été présentés à l’appui de la thèse inverse », et finalement le Royaume-Uni soutient l’idée que le siège de l’ONU soit aux Etats-Unis [14].
En revanche, le représentant de l’URSS, M. Saksin, s’il concède que l’URSS est d’accord pour l’installation du siège de l’ONU aux Etats-Unis en récompense du rôle essentiel joué par ce pays dans la Seconde Guerre mondiale[15], s’élève contre les conclusions du rapport du sous-comité, qu’il juge « inacceptable » et « inadmissible ». En effet, selon l’URSS, « le facteur le plus important qui devait être pris en considération dans la description des sites visités était le facteur géographique. Or, (…) si la distance entre le Brésil et San-Francisco, par exemple, a été mesurée avec une grande précision, celles entre San-Francisco et Moscou, ou San Francisco et Paris, n’y figurent pas ». [16]. Il est contre une localisation du siège à San Francisco. Finalement, le représentant soviétique, comme le représentant des Etats-Unis se mettent d’accord sur l’idée que le siège de l’ONU soit localisé sur la côte est des Etats-Unis, et en particulier à New York[17]. Dans son ouvrage Capital of the World: The Race to Host the United Nations, Charlene Mires retrace l’émulation suscitée, dans de nombreuses villes et localités américaines, par la question de la localisation du futur siège de l’ONU, et les efforts faits par de nombreuses municipalités étatsuniennes, aux quatre coins du pays, pour se promouvoir en ce sens[18].
La construction et la décoration du siège de l’ONU, un enjeu symbolique fort
Le siège de l’ONU à New York, va être bâti peu à peu, jusqu’à constituer un ensemble de quatre bâtiments, situés à Manhattan au bord de l’East River, construits à partir de septembre 1948 et achevés le 9 octobre 1952. C’est un symbole de l’aspiration pacifiste et universaliste de cette organisation internationale. Sa construction reflète cet idéal : des architectes et artistes européens comme américains y ont œuvré ensemble. Ce bâtiment, territoire international, incarne les espoirs de paix post-Seconde Guerre mondiale, lorsque l’ONU a été créée afin de contribuer à la paix, aux droits de l’homme, et au développement dans le monde. Comment, par sa construction et par sa décoration, ce vaste complexe incarne-t-il la coopération internationale et l’aspiration à la paix mondiale ?
Une équipe plurinationale d’architectes, rassemblant des Soviétiques et des Américains
C’est lors de la première session de l’Assemblée générale de l’ONU, tenue en février 1946 à Londres, et dans les réunions qui ont suivi jusqu’en décembre 1946, qu’a été prise la décision de bâtir finalement le siège de l’organisation en plein New York. Le site choisi était à l’époque une zone dégradée : anciens docks, vieux ateliers et abattoirs.
Plutôt que de désigner un seul architecte, on a préféré mettre en place une collaboration entre plusieurs architectes des différents Etats membres. Cette équipe plurinationale comporte notamment l’Américain Wallace K. Harrison, architecte en chef, et le Soviétique Nikolai D. Bassov. En effet, en cette période de Guerre froide, l’ONU se devait de donner une place égale aux représentants des deux blocs. On y inclut aussi de grands noms de l’architecture européenne, comme Le Corbusier, et américaine, comme le Brésilien Oscar Niemeyer. Enfin, les Scandinaves jouent un rôle important, avec l’architecte suédois Sven Markelius.
La construction et l’inauguration de bâtiments vastes et solennels
Après avoir établi dès 1947 une cinquantaine de plans de base, les architectes lancent les travaux. La première pierre est posée le 24 octobre 1949 par le Secrétaire général de l’ONU, le Norvégien Trygve Lie, en présence du Président américain Truman. La pierre porte l’inscription ONU dans les cinq langues officielles : anglais, chinois, espagnol, français et russe ; elle contient, dans une boîte métallique, le texte de la Charte de l’ONU et de la Déclaration universelle des droits de l’homme.
Le plus grand bâtiment, achevé en 1952, est un gratte-ciel de 39 étages (168 mètres de haut), revêtu de 2000 tonnes de marbre du Vermont, et de parois vitrées. Ce bâtiment est remarquable par ses matériaux : il est constitué exclusivement d’aluminium, de verre et de marbre, des matériaux réputés alors nobles et modernes. Il abrite 80 000 mètres carrés de bureaux.
Le bâtiment des conférences, s’étend sur 122 mètres. Une rampe de plus de 800 mètres de long en teck de Birmanie longe les trois côtés d’une terrasse extérieure.
La salle de l’Assemblée générale, qui comporte près de 2000 sièges équipés d’écouteurs pour la traduction, a été inaugurée en 1952. Dans ce bâtiment se trouve également une salle de méditation. Ce vaste bâtiment est remarquable par sa structure concave, par le dôme qui le chapeaute, et par le pendule de Foucault suspendu au plafond du premier étage.
Pour l’aménagement des salles de conférences, les architectes scandinaves ont joué un rôle moteur, étant spécialisés dans le design. Ainsi, la salle du Conseil de sécurité a été meublée par la Norvège et conçue par l’architecte norvégien Arnstein Arneberg, avec une table en fer-à-cheval, et une immense fresque murale de l’artiste norvégien Per Lasson Krohg, illustrant l’aspiration pacifiste et universaliste.
La salle du Conseil de tutelle a été meublée par le Danemark et conçue par l’architecte danois Finn Juhl. On y trouve une statue en teck de 3 mètres de haut représentant une femme aux bras levés, œuvre de l’artiste danois Henrick Starcke.
La salle du Conseil économique et social a été imaginée par le créateur moderniste suédois Sven Gottfried Markelius, et meublée par la Suède.
Le bâtiment de la bibliothèque, appelée Dag Hammarskjöld en souvenir du Secrétaire général mort tragiquement en 1961, a été financé par la fondation Ford. En marbre blanc, en verre et en aluminium, ce building de 67 mètres de long accueille 400 000 livres et plusieurs millions de documents de l’ONU.
Une décoration extérieure et intérieure d’esprit universaliste
L’aspect solennel de ce siège est accentué par la disposition des drapeaux des 193 États Membres, qui dessinent une courbe de plus de 150 mètres, et par la décoration extérieure : « un bassin circulaire avec une fontaine en son centre a été construite devant le bâtiment du Secrétariat grâce à un don de 50 000 dollars des enfants américains. Le motif ondulé qui orne le fond du bassin est composé de bandes alternantes de marbre blanc broyé et de galets noirs. Ces derniers ont été ramassés sur les plages de Rhodes (Grèce) par des femmes et des enfants habitants de cette île grecque, qui les ont offerts à l’Organisation. Une sculpture de bronze dédiée à la mémoire de l’ancien Secrétaire général Hammarskjöld a été dressée au bord du bassin en 1964. Cette sculpture abstraite intitulée « Forme unique » est l’œuvre de la sculpteuse et artiste moderniste anglaise Barbara Hepworth et le don de Jacob Blaustein, ancien représentant des États-Unis d’Amérique auprès de l’ONU. Une statue de bronze de Henry Moore, intitulée « Figure étendue : main », se trouve dans l’espace aménagé au nord du bâtiment du Secrétariat. »
« Un escalier monumental, offert par l’État de New York à la mémoire de l’ancien Secrétaire général Hammarskjöld, relie l’esplanade située devant l’entrée réservée au public du bâtiment de l’Assemblée générale aux jardins. Dans ces jardins qui donnent sur l’East River, on peut voir le monument dédié à la mémoire d’Eleanor Roosevelt et des sculptures offertes par l’Allemagne, le Brésil, l’ex-Union soviétique et l’ex-Yougoslavie. »
« Afin de respecter l’esprit international de l’Organisation, on a acheté les matériaux et équipements du Siège dans de nombreux pays. On a fait venir le calcaire servant au revêtement du bâtiment de l’Assemblée et du bâtiment des conférences du Royaume-Uni, du marbre d’Italie, du mobilier de bureau et des étagères de France, des chaises et des tissus de Tchécoslovaquie (…) et de Grèce, des tapis d’Angleterre, de France et d’Écosse. Par ailleurs, les tables ont été achetées en Suisse et le bois utilisé pour les travaux de finition intérieure en Belgique, au Canada, à Cuba, au Guatemala, aux Philippines, en Norvège » et en RDC.
« L’unique œuvre d’art que l’Assemblée générale ait commandée pour le Siège de l’ONU est le tableau intitulé « Titans », de l’artiste américain Lumen Martin Winter. Elle commémore l’Assemblée mondiale de la jeunesse, tenue au Siège en 1970 »[19]. Ainsi, la décoration révèle un esprit universaliste : on s’est efforcé de conjuguer influences et matériaux européens et américains. Par contre, l’Afrique n’est pas représentée, et l’Asie peu.
Alors que lors de sa création, l’ONU comptait 51 Etats, au fil des ans de nombreux Etats se sont ajoutés, notamment des nouveaux Etats issus de la décolonisation : en 1960, elle en compte 99, et aujourd’hui 193. De ce fait, il a fallu agrandir le siège. Plusieurs travaux d’agrandissement successifs ont été effectués, en 1964, puis en 1976, et de 2008 à 2013 sont lancés des travaux de rénovation. En 2003, Donald Trump, alors promoteur immobilier, avait postulé pour obtenir le marché de ces travaux de rénovation, mais sans succès. En 2012, amer, il a critiqué dans un tweet la décoration du siège de l’ONU, raillant ses « carreaux de marbre bon marché ».
Des œuvres d’art du monde entier porteuses d’un idéal pacifiste
Le siège de l’ONU recèle de nombreuses œuvres d’art pacifistes. Le vitrail de Marc Chagall, à côté de la salle de méditation, représente l’homme luttant pour la paix, en mémoire de Hammarskjöld. A côté s’élève une sculpture en bronze du sculpteur américain Robert Cronbach et des plaques de bronze rappelant le souvenir des « observateurs militaires et des membres du Secrétariat qui sont morts en service dans les missions d’observation, de médiation et de conciliation des Nations Unies ».
Deux œuvres sont très symboliques des aspirations pacifistes de l’organisation : la mosaïque de l’Américain Norman Rockwell, “Golden Rule” (1985), don des États-Unis, a été réalisée par des artistes de Venise, illustrant bien par là la coopération transatlantique. On y voit des personnes de différentes origines et religions se recueillir. Et la sculpture de l’artiste suédois Carl Fredrik Reuterswärd, “Non-violence” (1988), sur le parvis, représente un pistolet au canon noué, en signe de renonciation à la violence. On peut aussi mentionner l’imposant diptyque “Guerre et Paix” par le peintre brésilien Candido Portinari, commandé en 1952. Il a été inauguré en 1957 mais sans le peintre, car du fait de ses sympathies communistes, il n’était alors pas le bienvenu aux Etats-Unis. D’autres œuvres viennent d’Asie, comme la Cloche japonaise de la paix (1954), fondue à partir de pièces de monnaies de tous les continents, collectées par des jeunes de 60 pays.
Aujourd’hui, le siège de l’ONU est toujours très vivant : les 193 États Membres de l’ONU y envoient annuellement plus de 5 000 délégués afin de participer aux séances de l’Assemblée générale. Lors de ces séances, ou de celles du Conseil de sécurité, il peut y avoir près de 6000 journalistes présents. Le Secrétariat de l’ONU lui-même rassemble près de 5000 fonctionnaires. Et le bâtiment est visité par près d’un million de personnes tous les ans. Il est bien présent dans l’imaginaire collectif, étant représenté dans des films et séries américains, comme La mort aux trousses (1959) ou plus récemment Black Panther (2018), ainsi que dans des jeux vidéo.
Mais à présent, dans le contexte international extrêmement périlleux qui est le nôtre, l’ONU est menacée de marginalisation croissante ; il est urgent de redonner à l’ONU sa pleine capacité d’action telle qu’elle a été conçue en 1945[20], afin d’œuvrer à la paix mondiale, mais aussi à la promotion des droits humains, à l’aide au développement économique, social et culturel, et à la préservation de l’environnement et du climat.
Sources et bibliographie
- Fiche d’information sur le siège de l’ONU, publiée en 2012 par le Groupe des renseignements, services aux visiteurs du Siège de l’ONU :
- https://visit.un.org/sites/visit.un.org/files/FS_UN_Headquarters_History_French_2012.pdf
- Chloé Maurel, Une brève histoire de l’ONU au fil de ses dirigeants, Paris, Éditions du Croquant, 2017.
- Chloé Maurel, Histoire des idées des Nations unies, Paris, L’Harmattan, 2015.
- Chloé Maurel, Les Grands discours à l’ONU, Paris, Croquant, 2024.
- Jean-Jacques Mayoux, « San Francisco. Histoire et leçons d’une conférence », Politique étrangère, 1945, n°10-2, p. 141-160.
- Charlene Mires, Capital of the World: The Race to Host the United Nations, New York, NYU Press, 2013.
- « San Francisco 1945 : la conférence qui changea le monde », site de l’ONU : https://news.un.org/fr/story/2020/06/1071882
Chloé Maurel
French historian, former student of the Ecole Normale Supérieure of Paris, and author of a doctoral dissertation on the history of Unesco (made at Sorbonne University), and of books and articles on the history of the United Nations. Professor of history, historian specialized on international relations, cultural history, global history, peace and geopolitical conflicts.
[1] « San Francisco 1945 : la conférence qui changea le monde », sur le site de l’ONU. https://news.un.org/fr/story/2020/06/1071882
[2] Ibid.
[3] Jean-Jacques Mayoux, « San Francisco. Histoire et leçons d’une conférence », Politique étrangère, 1945, n°10-2, p. 141-160.
[4] Source de ces trois discours : Le Courrier de l’Unesco, octobre 1985, p. 11.
[5] « La conférence de San Francisco », Le Monde, 3 mai 1945.
[6] Ibid.
[7] Archives de l’ONU, Assemblée générale, A/793, 10 déc. 1948, 3e session : « The problem of voting in the Security Council » (projet de résolution de l’URSS).
[8] Jean-Jacques Mayoux, article cité.
[9] https://news.un.org/fr/story/2020/06/1071882
[10] Ibid.
[11] Charte de l’ONU, juin 1945, en ligne sur : https://www.un.org/fr/about-us/un-charter
[12] Archives de l’ONU, Preparatory Commission of the United Nations, committee 10 : memorandum on the headquarters of the United Nations organization, PC/EX/G/10/Corr.1, 11 sept. 1945.
[13] Archives de l’ONU, Comité du Siège permanent, compte rendu des séances, 6 déc. 1946, 18e séance, propos du rapporteur, M. Entezam (Iran). P. 25.
[14] Archives de l’ONU, Comité du Siège permanent, compte rendu des séances, 6 déc. 1946, 18e séance, propos de M. Younger (Royaume-Uni). P. 25.
[15] Archives de l’ONU, Comité du Siège permanent, compte rendu des séances, 8 déc. 1946, 21e séance, propos de M. Saksin (URSS) P. 39.
[16] Archives de l’ONU, Comité du Siège permanent, compte rendu des séances, 6 déc. 1946, 18e séance, propos de M. Saksin (URSS) P. 28.
[17] Archives de l’ONU, Comité du Siège permanent, compte rendu des séances, 6 déc. 1946, 22e séance, propos de M. Austin (Etats-Unis) P. 47-48.
[18] Charlene Mires, Capital of the World: The Race to Host the United Nations, New York, NYU Press, 2013.
[19]Toutes les citations sont tirées de la fiche d’information ONU.
[20] Cf. notamment Jean-Marie Guéhenno, « Qu’attendre de l’ONU aujourd’hui ? », Politique étrangère, 2021/1, p. 77-91.
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