Prose poétique sur le droit au retour par une fille de Gaza, Hyam Bseiso

 

The following article was published in the May 2022 special issue of the International Review of Contemporary Law, the journal of the IADL, focusing on the 75-76 anniversary of the United Nations Charter.

Prose poétique sur le droit au retour par une fille de Gaza, Hyam Bseiso

Le Retour

Ils sont tous ensemble.
Ils sont rentrés sur la terre d’où ils avaient été expulsés,
forcés à l’exode pour devenir des réfugiés.
Qu’attend de son retour un réfugié, qui n’a jamais imaginé
sa vie sans retour, qui n’a jamais eu ni la tête, ni le cœur
tranquilles?
Qu’attend du retour des absents une terre qui ne s’est jamais
consolée d’eux ?
C’est le retour.
Des réfugiés sont de retour suite à l’application des
résolutions de l’Organisation des Nations Unies.
Que veut voir, tout de suite, à son retour, un réfugié qui n’a
jamais imaginé sa vie sans retour ?
Que veut rencontrer, tout de suite, un réfugié qui n’a jamais
imaginé sa vie sans retour ?

Tous ensemble, ils parlent avec les herbes, les arbres, la
montagne, la mer, les ruelles, les mosquées, les églises…
Tous ensemble, ils cherchent des parents, encore vivants, qui
sont restés en Palestine, ou leurs enfants.
Tous ensembles, ils vont au cimetière visiter des grands-parents,
des ancêtres.
Tous ensembles, ils embrassent la terre.
Ils se parlent, et chacun raconte à l’autre sa souffrance loin
de l’autre
Chacun raconte à l’autre les drames arrivés durant leurs
séparations.
Qui n’a pas souffert de cette séparation, de cette expulsion
forcée ?
Et qui a le plus souffert ? La terre ou les hommes ?
***
« Je suis devenue comme exilée depuis votre départ, dit la
terre.
Je devenais étrangère à moi-même, étrangère dans mon
propre espace.

Je faisais grève, refusant de boire. Je gardais mes herbes,
mes fleurs, mes arbres, à l’intérieur de mon ventre, attendant vos
retours.
Je ne voulais que vous, vous toucher, et vous sentir allongés
sur cette herbe.
Je ne voulais que vous, vous regarder sentir ces fleurs et
vous voir grimper et cueillir les fruits de ces arbres.
Mais comme votre retour tardait, comme mon ventre
souffrait, des herbes, des fleurs, des arbres ont fini par pousser.
Et quand je les ai vus grandir si lentement, j’ai compris qu’il
leur manquait vos regards.
Quand vous me cultiviez, vous me remplissiez de tendresse
et de chaleur.
Vos mains, vos visages, vos pieds, me manquaient
Quand d’autres mains ont commencé à me creuser, à me
forcer à produire, j’ai senti l’exil en moi. Je n’ai fait que
survivre, et attendre votre retour.
Pendant toutes ces années, la nostalgie m’étreignait.
La longueur des années d’absence paraissait comme le temps
de la création du monde.
Le retour.
Vous êtes là, devant moi.
Je suis là devant vous.
Je vous ai attendu ma place, mais dans mon sommeil
profond je voyageais jusqu’à vous.
J’ai vu vos logements misérables dans les camps. Les troncs
et les branches de mes arbres ont gémi, et leurs sèves sont
devenues pluies pour m’abreuver.
Alors, j’ai accepté de me nourrir pour vous.
Je voulais me garder pour vous accueillir
J’ai résisté parce que moi aussi je ne pouvais imaginer ma
vie sans votre retour. Je voulais garder ma beauté pour vous
attendre.
Ma beauté d’autrefois, quand nous vivions ensemble, chacun
nourrissant l’autre.
Alors l’harmonie régnait entre nous, ensemble, vivants, avec
nos histoires, nos racines, nos souvenirs, nos mariages, nos fêtes,
nos naissances, nos joies, nos morts, nos tristesses, le passé de nos
meilleures années quand se mélangeaient nos civilisations et nos
religions !
Nous étions bien ensemble !

Pourquoi cette séparation a-t-elle duré si longtemps ? Elle
nous a fait si mal à tous les deux !
Au début, nous n’avons pas compris.
Nous pensions que notre séparation durerait quelques jours.
Plus tard, nous pensions que notre séparation durerait quelques
mois. Mais nous n’avons jamais pensé qu’elle durerait un demi
siècle et plus.
Un demi-siècle et plus, cela fait beaucoup.
Cela fait “plus que beaucoup”.
La souffrance fait plus mal que la déchirure.
Mais j’entendais votre résistance et vous voyais regroupés
dans l’exil. Alors les années me semblaient rétrécir, la souffrance
devenait moins lourde et la déchirure commençait à se recoudre.
Moi aussi j’avais des blessures.
Vos corps étaient blessés par les bombardements, le mien
aussi.
Vos cœurs gémissaient de ces maux, le mien aussi.
Maintenant, nous sommes ensemble
Comment réapprendre à vivre avec toutes nos souffrances et
nos morts absents pour toujours ?
Comment allons-nous nous construire un avenir ? »

***
« Quand nous étions expulsés dans différents pays, loin de
toi, le mot ‛avenir’ ne cessait de trotter dans nos têtes, disent les
hommes.
Nous étions dans les villages voisins, puis dans les camps
misérables, et nous regardions nos enfants, leurs vêtements
déchirés et nous pensions : « Quel avenir nous attend ? »
Quand nous étions loin de toi, nous errons sans but dans nos
petites maisons misérables des camps. Nous avions ‘la levure de
larmes’ dans la gorge.
Quotidiennement, nous essayons de survivre à de petits
travaux à gauche et à droite dans les champs, dans les villages et
les villes.
Nous n’étions pas loin de toi, mais nous ne pouvions arriver
jusqu’à toi.
Nous te regardions.
Tes vents arrivaient jusqu’à nous, touchaient nos visages et
nos corps, comme un rêve de voyage de noces entre deux
amoureux dont l’histoire d’amour n’aurait rencontré que des
obstacles.
Ces moments nous donnaient le courage de continuer, de
survivre et peut-être de revivre, dans l’espoir de notre rencontre.
Fallait-il vivre toutes ces épreuves, tous ces obstacles, pour
découvrir combien nous nous aimions, combien nous souffrions
loin de l’autre ?
Fallait-il souffrir toutes ces années, séparés, pour
comprendre l’importance et l’urgence de trouver le chemin qui
nous conduirait jusqu’à toi ?
Quand nous avons commencé à nous regrouper et à militer
d’où nous étions, dispersés partout, c’était ta force intérieure qui
nous encourageait, et nous poussait à passer d’un camp à l’autre,
d’une frontière à l’autre. »
***
Que veut une terre de ses enfants absents ?
Que veulent les absents réfugiés de leur terre ?
Que veut une terre de ses enfants restés avec elle ?
Que veulent les absents de leurs parents restés avec leur
terre ?

Que veut une terre des gens qui sont arrivés de loin pour
vivre sur elle ?
Que veulent les absents des gens qui sont arrivés pour vivre
sur leur terre ?
Nous sommes tous ensemble.
Nous devons trouver une solution pour tous.
Nous sommes tous ensemble.
Nous allons apprendre à vivre, à revivre et à avoir la volonté
de vivre.
Nous avons besoin d’être aidés, d’être accompagnés du
monde entier pour y arriver.
Nous allons vivre ensemble.
Le moment est venu de réfléchir et de trouver une solution.
***
« Quand nous étions loin de toi dans nos camps misérables
nous étions faibles et seuls, sans défense, et le monde entier nous
a abandonnés », disent les hommes.
« Quand vous étiez loin de moi, moi aussi j’étais seule, et le
monde entier était complice, contre moi, dit la terre. J’avais

besoin de solidité, de force, pour moi et pour ceux qui sont restés.
Le drame était tellement immense …»
« Nous aussi, loin de toi, nous avions besoin de force, disent
les hommes, pour nous, pour nos enfants qui étaient nés dans les
camps. Le drame était cruel, et nous avions besoin de survivre.
Nous étions abandonnés du monde entier, chassés, expulsés
sans savoir pourquoi. »
***
Sans savoir pourquoi ?
Et ceux qui sont venus de loin, installés sur notre terre, est ce
qu’ils savaient qu’ils détruisaient des villes et des villages, et
assassineraient, et chasseraient tout un peuple ?
Est-ce qu’on peut fonder un bonheur sur les malheurs des
autres ?
Personne ne peut décider à la place d’un peuple, quelle que
soit sa force.
Personne ne peut fonder son bonheur à la place d’un autre,
quelle que soit sa raison.

Quand les forces mondiales s’allient contre un peuple, il ne
lui reste plus qu’à résister.
« Ce que nous avons fait, loin, dispersés dans les pays et les
camps, disent les hommes. »
« Quand vous étiez loin de moi, j’ai résisté aussi, dit la
Terre. Quand la nuit tombait et que les traces des pas
commençaient à disparaître petit à petit, j’entamais la prière, je
montais au septième ciel, pour être près de Dieu, pour qu’il nous
protège. Puis je descendais à la septième terre, pour confier à vos
ancêtres la promesse de votre retour. »
« Nous, les survivants, nous avons été expulsés de force,
disent les hommes. Nos villages ont été détruits par les
bombardements.
Nous étions perdus loin de toi.
Mais nous sommes aussi perdus avec toi.
Personnes, rues, avenues, villages, villes, régions entières,
sous tes visages actuels, nous ne te reconnaissons pas.
Nous cherchons les visages de nos parents, de nos maisons,
de nos mosquées, de nos églises, nous cherchons nos villages et
nos villes.

Nous sommes tous ensemble et nous allons retrouver nos
traces, nos passés, nos ancêtres, nos arbres qui ont gardé nos
ombres jusqu’à notre retour.
Chacun de nous a laissé quelque chose de soi avec toi. »
***
Un sourire caché, dans la chambre nuptiale d’un couple de
jeunes mariés.
Une larme coulée sur la porte de quelqu’un qui a trop
attendu le retour de son amour.
Une trace d’un pas rapide, d’un amant, pressé de partir avant
le premier filet de lumière de l’aube.
Le mouchoir d’une amoureuse soumise à la tradition
d’épouser son cousin.
La trace d’une main qui a juré sur toi son retour.
Les âmes des morts.
La mèche de cheveux dans un fichu de soie rose que garde
l’amoureuse qui a perdu son amour.
La photo d’un héros avec son arme, dont les petits-enfants
ont hérité.

Une paire de chaussures neuves, appartenant à quelqu’un qui
n’a pu les mettre, craignant de ne pouvoir marcher assez vite sur
le chemin.
Le pied d’une chaise que le propriétaire était en train de
fabriquer quand un bombardement l’a obligé à partir.
La balle d’un enfant abandonnée dans une cour, dont le mur
est tombé, bombardée.
La pâte de henné restée dans la casserole et qui venait d’être
appliquée sur les mains et les pieds d’une fiancée avant son
mariage.
Un papillon qui s’envolait des mains d’un enfant, quand sa
mère lui ordonnait de rentrer.
Une jarre d’eau devant la tombe d’une mère, qui servait
chaque jour à l’arroser.
Le lapin d’un enfant qui s’enfuyait pour se cacher dans un
trou.
Une croix tombée de la main d’un prêtre, alors qu’il était en
train de baptiser un enfant.
Un troupeau de moutons, dispersés quand le berger est
tombé mort sous les bombardements.

Des peaux d’oranges séchées par une femme de Jaffa pour
être mises dans les charbons et répandre leurs bonnes odeurs,
l’hiver suivant.
Un rayon de soleil timide entrant dans la cour pendant que la
propriétaire était en train de la nettoyer.
La couverture d’un bébé, que sa mère avait sauvé lors du
bombardement de sa maison.
La promesse douce d’une main par une fenêtre pour donner
un rendez-vous d’amour.
Le visage d’un voisin caché entre les jasmins.
Une chemise de nuit bleu ciel pour la première nuit de
mariage.
La nappe d’une table autour de laquelle s’étaient partagées
tant de discussions chaleureuses.
Le drap de l’enfant unique, mort lors du bombardement du
village.
Une tasse de café sur la table du jardin par une journée
ensoleillée.
Un dernier regard d’enfant sur le lac auprès duquel il a vécu.
La dernière goutte du robinet qu’un assoiffé a laissé couler
en continuant son chemin d’exil.

La canne d’un vieillard qui avait souhaité mourir dans son
village bombardé.
Un magasin de fruits de quatre saisons qui attendait le retour
de son propriétaire.
Des milliers d’hectares de terre arrosés par les dernières
larmes de ses habitants.
Un bourgeon qui attendait le regard d’un enfant pour éclore.
Un chapeau accroché dans l’entrée d’une maison, qui
attendait le retour du maître.
Un champ d’oliviers qui a connu le premier jeu de cache-cache
des enfants.
Le chant du coq qui réveillait le village tous les matins.
Les noms de deux amoureux gravés sur le tronc d’un
framboisier.
Une source d’eau froide en été, et chaude en hiver, qui
donnait à boire à tous les habitants du village.
***
Ces petits détails d’avant et pendant la guerre nous ont
accompagnés, disent les hommes. Nous les avions avec nous en

exil. Ils ont apporté une source d’eau fraîche dans l’enfer de nos
vies.
Ces petits détails, nous les portions en nous, là où nous
étions exilés ou déplacés. Parfois, dans des moments familiaux
chaleureux, nous les transmettions à nos enfants et nos petits-enfants.
Ils constituaient la mémoire d’une génération à l’autre,
un héritage sentimental, offrant à toutes les générations le
souvenir de l’espace, des terres et des mers.
Nous sommes venus avec cette mémoire.
Nous voulons la retrouver sur place, sur notre terre.
Ici et là-bas, il y avait des traces…
***
Une paire de chaussures qui avait serré les pieds d’un bébé
pour ses premiers pas.
Un rocher, de l’autre côté d’un village, qui avait vu le
premier baiser timide de deux amoureux.
Des poussières sur une fenêtre, laissées-là exprès par la
maîtresse de maison pour y écrire de son doigt les jours d’absence
de son mari, regardant au loin, espérant le voir approcher à
travers champs.
Une vallée qui avait partagé les soirées de plusieurs
générations d’adolescents du village.
Un regard lointain arrivant sans savoir ce qu’il voulait dire
au visage d’une jeune fille de quatorze ans entre les fleurs
d’orangers.
Une maison à Jaffa, dont le propriétaire pensait qu’elle était
là depuis la création du monde.
Des pierres dans un jardin sur lesquelles gribouillait un
enfant avec son premier crayon.
La mémoire d’un Cheikh qui avait plusieurs âges pour
raconter l’histoire du village aux enfants des générations
successives.
Une fraîcheur de lac qui disait au matin bonjour à tous les
écoliers du village.
La lumière d’un lever de soleil sur le corps des paysans les
plus matinaux l’accueillant par un remerciement à Dieu.
Nous avons laissé beaucoup de souvenirs avec toi. Chacun
de nous a laissé quelque chose de soi avec toi.

Nous avons laissé nos maisons, nos biens, nos terres, nos
parents morts.
Nous avons laissé nos proches, nos martyrs.
Nous étions perdus sans toi, et maintenant nous sommes
perdus… »
***
« Laissez-moi vous guider, laissez-moi le faire, dit la Terre.
Levez haut la tête, et marchez avec moi, nous allons trouver
ce que vous cherchez.
J’ai tout vu, j’ai tout enregistré.
Nous allons marcher ensemble. Je vais vous montrer toutes
les choses qui ont changé.
Je les ai vues, je les ai vécues tous les jours, en attendant
votre retour.
Laissez-moi vous guider : vous allez tout voir, vous allez
tout reconnaître.
Est-ce que quelqu’un peut ne plus reconnaître son corps,
même s’il est changé ?

Vous allez tout savoir et retrouver la réalité qui vous était
familière.
La réalité s’imposera.
Vous et moi allons la faire connaître au monde entier. »
« La réalité de nos droits et de notre existence sur notre
terre, disent les hommes.
Nous découvrirons de nouvelles maisons sur notre terre, des
colons, des étrangers dans nos villes et dans nos villages.
Nos villages et nos villes sont coupés en deux ou en trois.
La marche est longue, le chemin plein d’impasses, et le mal
qu’ils ont fait résonner dans nos cœurs et dans nos corps.
Nous avons souffert loin de toi, et nous souffrons avec toi.
Les dégâts et le mal qu’ils ont fait sont immenses.
Il y a beaucoup de visages étrangers.
Comment allons-nous retrouver notre place sur notre terre ?
Comment pouvons-nous oublier nos martyrs, nos enfants,
nos vieillards morts de faim, de froid, de tristesse ?»
« Vous êtes là, dit la Terre. Nous allons trouver une
solution. Nous allons résister, résister…

Mes enfants !dit la Terre. Vous avez besoin d’une langue
commune, même si vous avez des positions différentes et des
partis différents.
Vous avez besoin d’être unis et réunis.
Vous avez besoin d’être solides pour vous faire entendre sur
la scène du monde.
Mes enfants ! Nous allons continuer le chemin ensemble ! »
« Toi, notre mère, notre terre, regarde-nous !disent les
hommes.
Nous sommes chez nous dans des logements provisoires,
comme si nous étions encore en exil. »
«Vous êtes chez vous avec moi, dit la Terre
Vous allez prendre en main votre vie, vous allez décider et
dessiner votre destin chez vous. »
« Nous voulons vivre dans nos villages, dans nos villes,
disent les hommes.
Nous voulons circuler dans toute notre Palestine
Nous voulons la liberté de choisir notre style de vie, celui de
notre village, de nos champs, de nos oliviers, de nos orangers et
nos fontaines.
Notre style de vie.
Notre grande civilisation.
Notre style de vie dans notre Jérusalem : chacun a le droit de
faire sa prière quelle que soit sa religion.
Nous sommes là et nous avons les clés de nos maisons. Nous
Nous les avons gardées avec nous plus de soixante ans dans nos exils.
Maintenant, nos maisons sont occupées par d’autres ou ont
été rasées »
« Soufflez mes enfants, dit la Terre, et réfléchissez pour
comprendre !
Chacun de vous va avoir sa maison.
En ce moment, vous avez besoin d’être nourris de moi, et
vous avez besoin d’être protégés par moi.
Nous avons un travail considérable à faire ensemble.
Nous sommes tous ensemble, et militerons pour faire
appliquer notre droit et notre justice.
Laissez-moi vous guider. Laissez-moi faire.
L’essentiel, c’est notre force, notre courage, notre foi, notre
unité.
Vous êtes avec moi, vos âmes vont commencer à guérir et
vos corps reprendront vie.
Vous allez apprendre à vivre avec votre histoire.
Vous allez retrouver vos places
car vous êtes là.
Car vous êtes avec moi.
Car vous êtes avec les tombes de vos martyrs et avec vos
ancêtres.
Car nous sommes ensemble.»
« Comment nos âmes vont-elles guérir alors que nous ne
pouvons pas rentrer dans nos maisons, dont nous avons encore les
clés ? disent les hommes. »
« Patience ! Patience…, dit la Terre»
« Nous sommes devenus la patience même à force de nous
entendre dire « Patience ! » disent les hommes.
« Mes enfants, la patience avec moi ne sera pas la même
que celle du temps où vous étiez loin. Vos enfants grandiront avec
moi, sur leur terre, et le monde entier connaîtra la vérité.
Et cette vérité fera mal, incitera le monde à réfléchir et à
vous aider.
Quand le monde vous aidera, il s’aidera lui-même, car il aura
besoin de se réconcilier avec lui-même.
La patience avec moi sera très différente. Lorsque vous étiez
loin, et que vous étiez malades vous guérissiez lentement.
Avec moi vous guérirez rapidement, car nous sommes
ensemble.
Et quand vous mourrez, avec moi, et serez enterrés avec moi
à côté de vos ancêtres, vos âmes reposeront en paix.
Mes enfants, nous allons vivre ensemble vous et moi et nous
vivrons aussi avec ceux qui veulent vivre en paix avec nous. »
« Comment allons-nous nous organiser ? disent les hommes.
Nous sommes serrés dans nos logements en attendant une
solution. Même chez nous !
Ils ont de l’espace, de l’eau, des terres fertiles, des bords de
mer, des fruits, des légumes, de la viande, de l’essence, des
hôpitaux.
Ils vivent de nos biens, et nous souffrons chez nous. »
« Laissez-moi vous guider, laissez-moi faire, dit la Terre
Vous avez l’expérience.
Dans votre exil, vous avez accumulé des savoirs et des
richesses.
Vous êtes arrivés au plus haut degré de l’enseignement et de
l’éducation, comme médecins, ingénieurs, pilotes, écrivains,
historiens.

Nous allons tout exploiter, nous allons construire et trouver
l’espace et des places.
Le soleil, la lune, la neige, la lumière du jour, la nuit des
nuits, les étoiles, les mers, les lacs, les rues, n’ont pas oublié les
visages.
Nos visages. Au travers des siècles et des siècles, les visages
de nos ancêtres. Et plus tard ceux de nos petits-enfants.
Nous allons vivre ensemble, parce que nous souhaitons
qu’un jour, dans dix ans, vingt ans, tous comprennent la réalité de
l’histoire.
Nous allons vivre ensemble parce que nous souhaitons qu’un
jour, dans dix ans, vingt ans, tous enseignent la réalité de
l’histoire à leurs arrières petits-enfants.
A ce moment-là, toi, notre terre, tu seras prête à rassembler
tout le monde.
Tes oliviers, tes orangers, tes citronniers, tous tes arbres
seront plus fertiles pour tout le monde.
Tes lacs, tes mers, tes rivières, tes fleuves, seront plus
prodigues pour tout le monde.
Les pluies tomberont pour arroser et cesseront de
pleurer, pour tout le monde.

Toutes sortes de fleurs sortiront, partout, de toutes les
couleurs pour saluer le soleil qui deviendra doux pour tout le
monde.
Les étoiles attendront les couchers du soleil pour que naisse
le jour d’après.
Alors nous compterons les jours sur les étoiles et sur nos
doigts pour attendre l’arrivée d’autres vagues de réfugiés.
Ils viendront, ils arriveront, ils trouveront leur place et leur
terre.
Tous ensembles, nous construirons l’avenir de nos enfants
pour qu’ils ne vivent pas les mêmes catastrophes.
Les retrouvailles seront magnifiques, avec la nostalgie et la
tristesse des années et des années de privation dans les années
d’exil.
Les retrouvailles avec des frères, des soeurs, des cousins et
leurs enfants, qu’une guerre avait dispersés.
Les retrouvailles avec des disparus, qu’une guerre avait
laissés sans nouvelles.
Le retour, la rencontre, les retrouvailles et la terre
La vérité de l’histoire sera établie, et nous tournerons la page
de l’exil.

Mais avant, il nous faudra vivre l’exil dans l’exil
L’exil chez soi
Nous entrerons dans une nouvelle étape, chargée de
difficultés et de luttes quotidiennes. Mais nous serons chez nous
et nous trouverons le goût de construire malgré la fatigue. Le goût
de la terre, la mer et le goût du beau matin chez soi. Le goût de
marcher sur sa terre.
Toutes les fatigues seront acceptées et supportées.
Chaque fois que nous irons d’une ville à l’autre, d’un
village à l’autre, nous respirerons la liberté.
Nous saluerons les matinées, aux odeurs du jasmin, qui
grimpe sur le mur des maisons. Nous monterons avec lui vers
l’avenir.
L’avenir chez soi.
Nous le construirons pierre à pierre, de toutes les couleurs
des villes et des villages, rouge, blanc, marron, noir, gris. Elles lui
donneront une couleur unique.
Une couleur qu’on ne peut pas nommer.
Elle est belle.
***

Belle, comme un visage qui vient de découvrir le matin chez
soi sur sa terre.
Belle, comme une main qui pose la première pierre pour
construire sa maison.
Belle, comme un médecin qui porte sa blouse blanche pour
sa première mission.
Belle, comme un enfant qui va à l’école pour la première
fois.
Belle, comme un paysan qui plante ses arbres à la première
saison de l’année.
Belle, comme un soleil qui apparaît après des jours de neige.
Belle, comme un pain dans les mains des enfants au petit
déjeuner.
Belle, comme un oiseau qui découvre le premier fruit du
jardin.
Belle, de toute la beauté que les exilés vont retrouver chez
eux.
Beauté des voix de la terre, de la mer, de la montagne, des
rivières, des arbres, des vents, des pluies.
Beauté des regards spontanés, stupéfiés, profonds, qui
s’émerveillent.

***
Alors plus jamais la Terre et les hommes ne seront séparés.

 

 

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